69

Combien de temps dure vraiment un traumatisme générationnel ?

Il y a des peurs qui ne s’expliquent pas. Un enfant refuse le noir, alors que ses parents n’ont jamais redouté l’obscurité. D’où jaillit ce vertige, ce frisson, ce refus têtu ? Un souvenir que personne n’a raconté, un choc tu, pourrait-il vraiment modeler la vie d’un enfant, et, parfois, bien au-delà ?

Les blessures qui traversent le temps ne portent pas toujours de nom. Elles s’insinuent dans la routine, se glissent dans les silences, se faufilent derrière un geste brusque ou un sourire soudainement éteint. Parfois, alors que tout semblait apaisé, elles ressurgissent, inattendues. Quand l’histoire familiale s’invite dans le présent, combien de temps faudra-t-il pour que ses ombres s’estompent vraiment ?

Comprendre le traumatisme générationnel : origines et mécanismes de transmission

Les travaux de Rachel Yehuda et Isabelle Mansuy ont bouleversé notre façon de voir le traumatisme transgénérationnel. La transmission ne se limite pas aux récits ou au silence pesant : elle s’inscrit dans la biologie même. Un événement traumatique, guerre, exil, génocide, marque les gènes via des modifications épigénétiques. Enfants de survivants de la Shoah, familles brisées par la guerre : la réaction au stress, la mémoire, l’émotivité s’en trouvent durablement transformées.

Au sein de la famille, le traumatisme se transmet par mille gestes. Un repli, une inquiétude diffuse, une nervosité sans cause précise, voilà des signaux qui trahissent le travail souterrain du passé. La psychologue Anne Ancelin Schützenberger a révélé ces répétitions dissimulées, autant de drames qui se rejouent de génération en génération, à l’insu de tous. Qu’il s’agisse de secrets ou d’aveux, la transmission ne connaît pas de frontière nette : elle s’infiltre, directe ou détournée, et atteint presque toujours sa cible.

Quelques constats issus des recherches récentes permettent de mieux saisir l’ampleur du phénomène :

  • La transmission transgénérationnelle affecte particulièrement les familles qui ont subi des traumatismes massifs ou des chocs répétés.
  • Les études de Moshe Szyf montrent la persistance des signatures épigénétiques liées à la peur ou au chagrin, bien au-delà d’une génération.

Ce que la science révèle aujourd’hui, beaucoup le soupçonnaient déjà : le passé ne disparaît pas. Les traumatismes transgénérationnels s’ancrent dans la mémoire collective, traversent le temps, et s’installent au cœur des vies qui suivent.

Quels effets concrets sur la santé mentale et le développement des descendants ?

Vivre dans une famille où un traumatisme générationnel a laissé sa trace n’a rien d’une fatalité, mais certains risques s’invitent sans prévenir. Les études convergent : lorsqu’un parent a vécu un syndrome de stress post-traumatique, la génération suivante en porte bien souvent les stigmates. Les symptômes post-traumatiques apparaissent plus fréquemment chez ces enfants que chez d’autres.

Les recherches identifient plusieurs conséquences concrètes, récurrentes dans les parcours de vie des descendants :

  • Présence de troubles anxieux ou dépressifs chez les enfants d’adultes ayant subi des épreuves extrêmes.
  • Apparition précoce de troubles du comportement : impulsivité, tendance à l’isolement, difficultés d’adaptation.
  • Reproduction de schémas relationnels toxiques et blocages dans les liens affectifs au sein du cercle familial.

Ce phénomène traverse les époques et les frontières. Qu’il s’agisse des descendants de survivants de la Shoah ou de familles meurtries par des conflits récents, la souffrance se propage parfois en dehors de tout souvenir direct de l’événement initial. Les silences, les peurs discrètes, les petites interdictions du quotidien prennent le relais. Les injonctions à la prudence, à la vigilance excessive ou à l’effort continu s’installent, presque à l’insu des intéressés.

Les professionnels de santé le constatent chaque jour : ces marques traversent les décennies. À l’âge adulte, elles ressurgissent sous forme de difficultés relationnelles, d’angoisses persistantes, voire de douleurs physiques sans explication claire. Il n’est pas rare de voir plusieurs membres d’une fratrie exprimer, chacun à sa façon, ce legs silencieux, pris dans des schémas répétitifs qui semblent indéracinables.

Durée d’un traumatisme générationnel : mythe ou réalité scientifique ?

À quel point ces blessures s’accrochent-elles au fil des générations ? La question divise et stimule les chercheurs. Des laboratoires de Paris à ceux de New York ou Genève, les observations concordent : le traumatisme générationnel peut s’étendre sur deux, trois générations, parfois davantage. À New York, Rachel Yehuda a mis au jour chez les descendants de survivants de la Shoah des traces biologiques du stress encore détectables soixante ans plus tard. À Genève, Ariane Giacobino a révélé la survie d’empreintes épigénétiques jusqu’à la troisième génération. Les équipes du CNRS retrouvent ce phénomène dans les familles marquées par la guerre d’Algérie ou du Vietnam.

En France, la mémoire familiale liée à la Seconde Guerre mondiale ou aux abus de la Gestapo ne s’efface pas d’un coup. Elle se transmet par les mots, les silences, et parfois, de façon plus insidieuse, dans la chair de ceux qui n’ont rien vécu directement. Boris Cyrulnik décrit comment la mémoire traumatique s’invite dans l’histoire intime de plusieurs générations, bien au-delà d’une seule vie.

Événement Nombre de générations marquées Localisation des études
Shoah 3 New York, Paris
Guerre du Vietnam 2 à 3 États-Unis, France
Guerre d’Algérie 2 France

Regarder l’histoire en détail révèle que chaque génération s’approprie l’héritage différemment. Les modes de transmission se déplacent : du récit familial vers la biologie, puis vers des formes plus discrètes, mais tout aussi persistantes, de vulnérabilité psychique.

traumatisme générationnel

Des pistes pour rompre le cycle et favoriser la résilience familiale

Intervenir au cœur de la famille

Dans les cabinets de psychologues, une conviction se renforce : agir tôt, au sein de la famille, limite les transmissions les plus douloureuses. Ce qui fonctionne, c’est l’écoute, la parole, la construction progressive d’un environnement familial apaisant. Anne Ancelin Schützenberger a montré qu’un récit partagé, même difficile, peut alléger l’impact d’un passé trop lourd à porter.

Les stratégies qui favorisent la résilience familiale sont aujourd’hui bien identifiées :

  • La thérapie familiale permet de revisiter les répétitions, de mettre des mots sur les émotions héritées, de recréer des liens de confiance entre générations.
  • Les actions d’enrichissement environnemental, accès à la culture, soutien scolaire, activités associatives, contribuent à renforcer la résilience chez les plus jeunes.

Rôle des soins psychologiques et de la prévention

Les soins psychologiques, individuels ou collectifs, s’adaptent à cette souffrance transmise. Le remaniement émotionnel, cette capacité à mettre en mots ce qui ne l’a jamais été, à revisiter les blessures, devient un levier puissant de reconstruction.

Prévenir, c’est aussi savoir repérer tôt les signaux d’alerte, en particulier dans les familles ayant vécu des drames majeurs. Isabelle Mansuy et Moshe Szyf l’ont démontré : en agissant sur les facteurs environnementaux, il devient possible d’atténuer l’expression des gènes liés au stress. La transmission ne s’arrête pas du jour au lendemain, mais elle s’atténue, se dissout progressivement. C’est dans cet espace subtil, entre héritage et renouveau, que la résilience familiale prend racine, une force discrète, transmise à contre-courant, génération après génération.