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Quand faut-il remplacer la résistance de sa e cigarette ?

On ne compte plus les débats houleux autour des systèmes électroniques de distribution de nicotine (ENDS), vapes et cigarettes électroniques en tête, qui se sont frayé un chemin dans les grandes villes indiennes ces dernières années. Leur popularité s’explique d’abord par l’image (parfois flatteuse) d’un dispositif moins nocif que la cigarette traditionnelle ou le beedi, ces rouleaux de tabac omniprésents. À la différence de ces derniers, qui brûlent du tabac pour créer de la fumée chargée de substances cancérigènes, les ENDS misent sur la vaporisation de nicotine synthétique. Sur le papier, les risques liés au cancer chutent. À quelques exceptions près, la littérature scientifique penche d’ailleurs en faveur de cette technologie. Pourtant, la méfiance des autorités indiennes reste palpable. Entre restrictions et interdictions, la trajectoire de la e-cigarette en Inde se heurte à une résistance politique, couronnée par l’interdiction totale de septembre 2019. Le motif avancé ? La crainte d’une nouvelle dépendance à la nicotine, sur un territoire où plus de 26% des adultes consomment déjà du tabac et où chaque année, le tabac tue plus d’un million de personnes.

Signaux d’alarme pour l’industrie ENDS en Inde

En août 2018, le ministère de la Santé et du Bien-être social (MHW) a diffusé un message clair à l’attention des États : stopper la fabrication, la vente et l’importation des ENDS. L’argument ? Un risque sanitaire majeur, appuyé par des exemples venus d’autres pays ayant restreint ou interdit ces produits. Depuis, douze États et territoires de l’Union, du Pendjab au Tamil Nadu, ont instauré des mesures limitant ou bannissant l’accès aux ENDS.

Le ministère de l’Électronique et de la Technologie de l’Information (MEITY) s’est également invité dans le débat en proposant de modifier les règles de 2018 sur les technologies de l’information. L’objectif : mettre un terme à la publicité de ces dispositifs, qui relèvent de la catégorie ENDS. Faute de cadre légal précis, le ministère du Commerce s’est déclaré impuissant à interdire l’importation de cigarettes électroniques en bloc. Mais l’intention est là : il a demandé au MHW de plancher sur un texte englobant toute la filière ENDS, pour permettre une interdiction générale à court terme. Autre mesure, le Conseil central des impôts indirects et des douanes a édicté que chaque lot de cigarettes électroniques importé serait soumis à l’examen du contrôleur des drogues.

Le coup de grâce a été porté en septembre 2019 : le gouvernement de l’Union, par la voix de la ministre des Finances Nirmala Sitharaman, a décidé l’interdiction totale de la fabrication, de l’importation, de l’exportation, du transport, de la vente, du stockage et de la publicité des cigarettes électroniques. Le motif officiel : leur potentiel addictif et les risques sanitaires qui leur sont associés.

Le message est limpide : les ENDS ne bénéficient d’aucun appui gouvernemental en Inde. Pourtant, certains font entendre une autre musique. Des groupes de défense comme l’Association of Vapers India (AVI) plaident pour une approche plus nuancée. Plutôt que de traiter les ENDS comme un énième produit nicotinique, ils invitent les décideurs à envisager leur rôle de substitut moins risqué pour les fumeurs.

Un marché de la vape sous haute pression

Face à la toute-puissance du secteur du tabac, l’industrie indienne de la vape ne pèse pas bien lourd. Quelques chiffres pour situer le rapport de force : le tabac rapporte chaque année près de 1 180 000 millions de roupies, emploie plus de 45 millions de personnes, et représente 5% du commerce mondial de feuilles de tabac. Les revenus tirés des cigarettes, cigares et cigarillos atteignent près de 1 830 crores, soit environ 30% des exportations du secteur.

À côté, le marché ENDS indien ne dépassait pas 108 crores en 2017. Une goutte d’eau, mais une goutte qui grossissait vite : on anticipait une croissance de 60% par an jusqu’en 2022. Ce potentiel n’a pas échappé aux géants du secteur, comme Juul, qui envisageait de s’implanter en Inde en 2019, une décision courageuse, vu la position officielle du pays. Faut-il voir dans la sévérité des autorités une volonté de défendre l’industrie du tabac nationale contre un concurrent émergent ?

Santé publique ou protection d’intérêts ?

Le soupçon de protectionnisme n’est pas sans fondement, selon Samrat Chowdhery, directeur de l’AVI. Il rappelle que si la vape reste marginale face au tabac, une légalisation et une régulation intelligentes pourraient changer la donne. Les expériences étrangères montrent qu’une politique favorable à la vape fait chuter le taux de tabagisme. Les ENDS seraient près de trois fois plus efficaces que l’arrêt brutal, et deux fois plus performants que des substituts comme les gommes ou patchs. En clair : si la vape se développait, la consommation de tabac, et donc les recettes de l’État, en prendraient un coup.

À peine la nouvelle interdiction annoncée, les marchés réagissent : le titre du géant ITC bondit de 1,5 %, ceux de Godfrey Phillips India et Golden Tobacco gagnent respectivement 8 % et 4,5 %.

Les données scientifiques ne manquent pas. De Harvard Health Publishing au British Medical Journal, en passant par le New York Times, le consensus est net : la cigarette électronique réduit considérablement l’exposition aux substances cancérigènes du tabac classique. M. Chowdhery lui-même teste l’efficacité des vapes aromatisées auprès de populations modestes. Ses observations montrent que les ENDS, une fois accessibles, deviennent une alternative abordable et réellement utilisée dans une démarche de sevrage.

Le gouvernement, de son côté, met en avant le risque d’addiction. Les ENDS, en tant que systèmes de délivrance de nicotine, exposent au risque de dépendance, surtout chez les plus jeunes. Leur accessibilité et leur réputation de produit « moins dangereux » pourraient même ouvrir la porte à des usages précoces. Une étude a montré que ceux qui commencent par la cigarette électronique sont plus enclins à adopter la cigarette conventionnelle dans les deux ans qui suivent. L’Académie nationale des sciences, après une méta-analyse, arrive à la même conclusion. Autre problème : l’attrait des ENDS chez les écoliers, encouragé par leur banalisation et le sentiment de sécurité qui les entoure. Ce phénomène inquiète parents et personnels éducatifs, qui réclament aujourd’hui des règles plus strictes. À l’étranger, des entreprises comme Juul ont aussi été pointées du doigt pour avoir ciblé les jeunes via des campagnes publicitaires agressives. Hasard du calendrier, à peine une semaine après l’interdiction indienne, le PDG de Juul, Kevin Burns, quitte son poste alors que la contestation enfle aux États-Unis sur les risques des ENDS.

Pour autant, le débat ne fait que commencer. Une large étude révèle que l’usage de la cigarette électronique, si l’on considère uniquement les usages réguliers et non de simples expérimentations, ne conduit pas forcément à une consommation durable de tabac. Public Health England va dans le même sens : les études reliant e-cigarette et tabagisme ultérieur omettent souvent des facteurs comme la recherche de sensations, la curiosité ou la vulnérabilité génétique.

Quant à l’efficacité de la vape comme outil de sevrage, les résultats restent nuancés. Les chiffres varient en fonction des critères retenus pour définir l’arrêt du tabac ou la population étudiée. Pourtant, une publication récente confirme que la cigarette électronique peut doubler les chances de réussite par rapport à d’autres méthodes de sevrage.

Entre les partisans et les adversaires des ENDS, la bataille des études fait rage. Seul le temps, et des recherches menées dans des conditions comparables, permettra de trancher.

Et maintenant ?

La question de la réglementation des ENDS ne se résume pas à un duel idéologique. Elle implique une série de points à éclaircir, sans consensus scientifique à l’heure actuelle. Adopter une position pragmatique s’impose. Face à la hausse de l’expérimentation chez les mineurs, une législation affinée pourrait limiter l’accès aux ENDS autour des écoles ou renforcer l’encadrement de la vente. Ce genre de mesures laisse entrevoir une cohabitation possible entre innovation et prudence.

Malgré ces pistes, l’attitude des autorités reste le principal frein. S’y ajoutent les enjeux économiques liés à la filière tabac et à l’emploi, qui pèsent lourd dans la balance. Derrière la question sanitaire, c’est aussi la survie de millions d’emplois qui se joue.

Même dans l’hypothèse d’un revirement politique, la défiance vis-à-vis des ENDS semble désormais ancrée. Samrat Chowdhery cite l’exemple du Royaume-Uni, qui après avoir combattu la vape, l’a finalement adoptée comme outil de sevrage via le NHS. Mais le changement de cap officiel n’a pas suffi à effacer la perception négative installée par les premières années de défiance.

En Inde, où le tabac tue chaque année à grande échelle, la fermeture vis-à-vis des ENDS pourrait bien rester, pour longtemps, une occasion ratée. La question demeure : combien de temps le pays pourra-t-il ignorer cette alternative, avant de devoir repenser ses choix ?