Le vrai salaire d’un mannequin selon son expérience
Le premier choc quand on s’intéresse à la rémunération des mannequins, c’est l’épaisseur du brouillard qui entoure la réalité du métier. Entre fantasmes de fortune sur Instagram et opacité juridique, le simple échange d’une photo devient un casse-tête, pour les modèles comme pour les photographes. Qui doit payer qui, comment, et dans quelles conditions ? La réponse ne tient ni du hasard, ni de la routine : elle dépend d’une mécanique légale implacable, souvent méconnue, que beaucoup préfèrent ignorer. Alors, posons les cartes sur la table.
Chaque matin, la boîte de réception s’encombre de messages venus de mannequins en quête de shooting. Ils veulent étoffer leur book, obtenir de nouvelles images, parfois simplement vivre l’expérience d’une séance photo. Pour nous, photographes professionnels, répondre à ces sollicitations fait partie du métier, au même titre que fixer nos tarifs. Cette routine prend du temps, mais elle réserve aussi quelques découvertes : repérer un talent qui sort du lot, aider un jeune modèle à prendre son envol.
Mais derrière la courtoisie des échanges, un malentendu persiste. Une part non négligeable des messages reçus provient de modèles qui, séduits par certaines images, réclament une rémunération. Ils imaginent être rétribués, souvent sans même considérer les contraintes exigées par la loi. Tout se négocierait en marge, loin des textes. Pourtant, il faut rappeler une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : la rémunération d’un modèle est soumise à des règles strictes, sans la moindre place pour l’improvisation.
Revenir aux fondements du droit permet d’éclaircir le terrain. Beaucoup de modèles, parfois même des photographes, ignorent les limites légales de la profession. Un point incontournable : lorsqu’on reste en amateur, toute rémunération est formellement interdite. Le cadre légal s’impose, alors autant détailler les différentes situations pour mieux les comprendre.
A, Premier cas : vous demandez une photo à un photographe professionnel
Vous contactez un photographe professionnel dans l’espoir d’avoir de nouvelles images, immortaliser un souvenir, ou enrichir un portfolio. La démarche est claire : la prestation vous revient, à régler comme pour une photo d’identité. Les usages permis des images sont larges, partage, publications personnelles, exposition non commerciale, à condition de mentionner l’auteur pour chaque utilisation. Cette mention n’est pas une faveur : c’est la loi.
Dès que les clichés intéressent un support commercial ou payant, ou qu’il s’agit de générer une exploitation économique, le photographe doit donner son accord. Une rémunération supplémentaire s’impose alors, car ses droits sur l’œuvre subsistent. Le droit moral du photographe, lui, ne s’efface jamais.
Voici quelques points juridiques à garder en tête :
- Publier une photo sans feu vert du photographe viole le droit d’auteur.
- Oublier de mentionner le crédit photo touche au droit moral de l’auteur.
- Modifier l’image sans consentement (recadrage, retouche…) revient à porter atteinte à l’intégrité de l’œuvre.
Les textes le rappellent, notamment la loi du 3 juillet 1985, les sanctions sont réelles et appliquées.
De l’autre côté, jamais un photographe ne publie vos photos sans accord formalisé. La signature d’un contrat fixant la cession du droit à l’image s’impose pour protéger tout le monde. Sans cette formalité, la responsabilité du photographe peut être engagée. Le droit à l’image n’est pas une formalité abstraite : il pèse, pour le modèle comme pour l’auteur du cliché.
B, Deuxième cas : vous demandez une photo à un photographe amateur
Quand on fait appel à un photographe amateur, la dynamique change. Les droits de chacun doivent encore être respectés, mais la moindre publication exige un accord écrit, des deux côtés. Le modèle ne dispose des photos que pour un usage personnel non commercial. Hors de question de vendre ces images à un média ou à un tiers.
Dans ce mode d’échange, tout se fait sur la base du troc : la séance en échange des photos. C’est du donnant-donnant, simple et direct. La moindre rémunération, que ce soit par de l’argent, des cadeaux ou même des tirages, est exclue. Rien ne doit s’apparenter à une transaction commerciale entre des particuliers sans statut déclaré.
Payer un modèle, même symboliquement, en dehors de tout cadre contractuel, est illégal en France. La loi, via l’article L7123-2 du Code du travail, explique bien que toute personne posant comme modèle relève du contrat de travail, même si la liberté artistique est totale. La présomption de contrat de travail s’applique automatiquement (article L. 7123-4). Sans capacité de déclaration aux organismes sociaux, un photographe amateur prend un risque majeur : le travail dissimulé, puni de trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.
C, Troisième cas : un photographe amateur veut vous photographier
On retrouve ici exactement les mêmes principes. Les droits ne sont garantis que par un accord écrit détaillant ce qui est permis, y compris le nombre d’images et les usages. Mais la rémunération, sous toute forme, argent, cadeaux, avantages en nature, reste interdite. En revanche, il n’est pas absurde que le photographe propose de couvrir des frais concrets engagés par le modèle : déplacements, maquillage, vêtements, dans la mesure où cela ne cache pas une contrepartie déguisée.
D, Dernier cas : un photographe professionnel veut vous photographier
a) Vous êtes un modèle amateur
La règle est limpide : vous ne pouvez pas être payé. Tant que vous n’avez pas de statut professionnel, c’est une collaboration, pas une mission rémunérée. Vos droits sur votre image subsistent, mais le cadre reste celui de l’accord d’échange. Seul un usage non commercial est permis, pour chacun, sur les images réalisées.
b) Vous êtes un modèle professionnel
Pour celles et ceux qui disposent d’un vrai statut de mannequin, la loi se fait précise : seuls les contrats passés via une agence agréée sont autorisés, conformément aux articles L. 7123-11 et suivants. Il existe pourtant une exception, rare dans les faits : un photographe peut lui-même recruter et rémunérer un modèle professionnel, à condition de rédiger un contrat de travail en bonne et due forme et de faire toutes les déclarations auprès des organismes sociaux. Cette situation reste minoritaire, souvent réservée à des collaborations pérennes, raison pour laquelle certains visages reviennent dans les books des photographes reconnus.
En dehors de ce cadre bien défini, toute transaction financière est assimilée à du travail dissimulé, avec les risques que cela implique, aussi bien pour le modèle que pour le photographe.
En résumé
En dehors des collaborations sous contrat de travail ou via une agence habilitée, la rémunération des mannequins n’existe pas légalement. Seuls les photographes professionnels ont la possibilité de facturer ou payer des prestations de manière déclarée. Pour les autres, le terrain est miné : on marche hors-la-loi. Si le sujet continue de faire débat, c’est parce que les pratiques évoluent, les doutes persistent. Finalement, c’est l’expérience de terrain, plus que les mythes ou fantasmes, qui dessine le vrai visage du métier.