Pratique

Quelle quantité de e-liquide utiliser pour votre cigarette ?

Quand Irfan Rahman a parlé à de jeunes vapeurs, certains se sont plaints de saignements de bouche et de gorge. Et ces plaies sanglantes semblaient lentes à guérir. Ces rapports concernaient ce toxicologue de l’Université de Rochester à New York. Il a donc décidé d’étudier ce que les vapeurs inhalées de cigarettes électroniques pourraient faire aux cellules buccales.En octobre dernier, son équipe a montré que ces vapeurs enflamment les cellules buccales de façon à favoriser la maladie des gencives. Cette lésion des gencives peut détruire les tissus qui maintiennent les dents en place. Une maladie des gencives si grave pourrait conduire à la perte des dents.

Expliquant : Qu’est-ce que les e-cigarettes ?

Mais cette histoire ne s’arrête pas là. Les mêmes vapeurs inhalées glissent jusqu’aux poumons. Rahman s’est alors demandé ce que ces composés pouvaient provoquer sur les cellules pulmonaires. Pour mesurer les dégâts, son équipe a observé combien de temps les cellules pulmonaires mettaient à se réparer après exposition. Résultat : les cellules mettent nettement plus longtemps à cicatriser lorsqu’elles sont agressées par la vapeur d’e-cigarette.

À 12 ou 13 ans, les élèves sont désormais plus enclins à vapoter qu’à fumer des cigarettes classiques. Beaucoup supposent qu’en l’absence de tabac, les risques pour la santé seraient négligeables. Cette idée est dangereuse.

La recherche récente révèle des menaces inédites liées au vapotage. Certaines études pointent un affaiblissement du système immunitaire. La fameuse « toux du fumeur » se retrouve désormais chez des adolescents adeptes de la vape, accompagnée parfois de plaies persistantes dans la bouche. Plus la température de la vapeur augmente, plus les effets sur les cellules humaines sont marqués. Un mode d’utilisation appelé « goutte à goutte », qui consiste à déposer le liquide directement sur la résistance de l’appareil, aggrave encore le phénomène. Les risques pour la jeunesse sont réels, et les dégâts potentiellement amplifiés.

Par ailleurs, certains travaux récents indiquent la présence de substances chimiques cancérigènes dans les vapeurs d’e-cigarette.

« Les cigarettes électroniques contiennent de nombreux composés qui peuvent être toxiques. Quand on est adolescent, qu’on a tout l’avenir devant soi, pourquoi courir un tel risque ? » s’insurge Rob McConnell, spécialiste en médecine interne à l’Université de Californie du Sud, à Los Angeles.

Le constat se précise : les jeunes sous-estiment largement les risques du vapotage.

La cicatrisation des plaies

Au quotidien, les cellules de notre corps affrontent des agressions, des infections, des blessures. Heureusement, le corps dispose d’un système de réparation bien rodé. La plupart des organes s’appuient sur des cellules spécialisées : les fibroblastes, véritables ingénieurs du tissu conjonctif.

Quand une blessure survient, ces fibroblastes se métamorphosent en alliés de la réparation. « En cas de coupure à la main, ce sont eux qui interviennent pour refermer la plaie », explique Rahman. Sur les bords d’une coupure, les fibroblastes se contractent, ce qui permet à la blessure de se refermer. Ce processus exige une importante dépense d’énergie, fournie par les mitochondries, véritables moteurs cellulaires qui transforment le sucre en carburant.

Au laboratoire, Rahman et son équipe ont mis en culture des fibroblastes pulmonaires, puis simulé une blessure en coupant la couche cellulaire. Ensuite, ils ont exposé ces cellules à la vapeur d’e-cigarette. Comme prévu, les fibroblastes ont enclenché le processus de cicatrisation, mais de façon inattendue, la plaie n’a pas pu se refermer. En analysant de plus près, les chercheurs ont découvert que de nombreuses mitochondries avaient été endommagées. Résultat : les fibroblastes se sont retrouvés à court d’énergie, incapables de terminer leur mission.

Ces observations, publiées le 3 mars dans la revue Scientific Reports, soulèvent une interrogation : les blessures cicatrisent-elles vraiment moins bien chez les utilisateurs de cigarette électronique ? En laboratoire, chaque facteur peut être contrôlé, mais la réalité du corps humain est bien plus complexe. Rahman souhaite désormais comparer la vitesse de cicatrisation entre personnes vapotant et personnes non exposées. Pour l’instant, il redoute que les lésions observées en laboratoire se traduisent par des risques concrets pour la santé.

La toux du fumeur devient la toux du vapeur ?

Respirer un air chargé de particules irritantes finit par provoquer une réaction des poumons : ils déclenchent une toux persistante. McConnell, qui a étudié l’impact de la pollution chez les enfants, l’affirme : l’inhalation de gaz ou particules irritantes peut mener à une bronchite, une inflammation des voies respiratoires. Les symptômes sont connus : toux, respiration sifflante, sécrétions épaisses (le fameux flegme). Rhumes, grippes, pollution, tabac, vapeurs chimiques : autant de déclencheurs possibles.

Quand ces troubles s’installent sur plusieurs mois, on parle de bronchite chronique. Classiquement, le tabagisme est en cause, d’où le terme de « toux du fumeur ».

L’équipe de McConnell a voulu déterminer si les adolescents qui vapotent présentaient, eux aussi, des signes de bronchite. Les chercheurs ont mené une enquête auprès de 2 000 lycéens de la région de Los Angeles, interrogeant les élèves sur leur usage de la cigarette électronique et sur leurs symptômes respiratoires. Ont été considérés comme souffrant de bronchite chronique ceux qui déclaraient une toux quotidienne durant au moins trois mois consécutifs, ou des sécrétions persistantes sans infection virale associée.

Sur l’ensemble des élèves, 500 ont déclaré avoir déjà vapoté, et près de 200 l’avaient fait au cours des 30 derniers jours. Ces derniers affichaient un risque de bronchite chronique deux fois supérieur à celui des non-vapoteurs. Même ceux qui avaient arrêté récemment restaient presque aussi exposés que les utilisateurs actuels.

Les chercheurs ont aussi pris soin de vérifier d’autres causes potentielles, comme la pollution de l’air ou la présence de déclencheurs allergiques (moisissures, animaux domestiques). Mais le lien entre vapotage et bronchite chronique persistait.

Ces résultats, annoncés en novembre, seront publiés dans l’American Journal of Respiratory and Critical Care Medicine. Ils font écho aux observations faites lors d’études sur des cellules humaines ou animales, souligne Rahman.

Pour McConnell, il est inquiétant de retrouver chez les vapoteurs les mêmes symptômes pulmonaires que chez les fumeurs de tabac. D’autant plus que la pratique explose : entre 2011 et 2015, l’usage d’e-cigarette chez les lycéens américains a bondi de 900 %.

Chez les fumeurs de tabac, la bronchite chronique finit souvent par laisser des séquelles irréversibles sur les poumons. Les chercheurs ignorent encore si le vapotage à long terme provoquera les mêmes dégâts. « On manque encore de recul : les e-cigarettes n’existent que depuis 2007 aux États-Unis », rappelle McConnell.

Les adolescents attirés par des saveurs fruitées

Une troisième étude récente s’est penchée sur l’influence des arômes dans l’adoption de la cigarette électronique, tout particulièrement chez les plus jeunes.

À la différence des cigarettes classiques, les e-cigarettes ne brûlent pas de tabac. Pourtant, elles sont classées parmi les produits du tabac, car le liquide vapoté contient presque toujours de la nicotine, la molécule addictive naturellement présente dans les feuilles de tabac, responsable de l’effet de stimulation recherché.

Les e-liquides se déclinent en une multitude de parfums. Ce choix élargi attire particulièrement les jeunes, alertent les chercheurs. Une équipe menée par Li-Ling Huang à l’Université de Caroline du Nord (UNC) à Chapel Hill a souhaité comprendre l’impact des saveurs sur la perception du danger. Pour cela, ils ont analysé 40 études portant sur des produits du tabac aromatisés, dont les e-cigarettes, menées entre 2010 et 2016.

Voici quelques tendances révélées par ces études :

  • Les produits aromatisés sont jugés plus attractifs, tant par les consommateurs que par ceux qui n’ont jamais utilisé de tabac
  • Les jeunes sont particulièrement sensibles aux saveurs fruitées ou sucrées
  • En 2009, la FDA américaine a interdit la plupart des arômes (hormis le menthol) dans les cigarettes classiques pour réduire leur attrait auprès des enfants

« L’attrait des saveurs figure parmi les raisons principales pour lesquelles les jeunes essaient la cigarette électronique », explique Adam Goldstein, spécialiste de la lutte contre le tabagisme à l’UNC. Les adolescents perçoivent également les produits parfumés comme moins dangereux que les variantes au goût tabac, selon les données de son équipe. Ces conclusions seront prochainement publiées dans une revue dédiée à la prévention du tabagisme.

Goldstein insiste : l’absence de goût tabac ne signifie pas absence de danger. Certains arômes, comme la cannelle, dégagent des composés toxiques une fois chauffés dans une cigarette électronique.

L’analyse de ces études éclaire des tendances préoccupantes et peut inspirer de nouvelles mesures réglementaires. Goldstein estime que restreindre les arômes pourrait réduire de façon significative le nombre de jeunes tentés par la cigarette électronique, et donc limiter les risques de lésions buccales ou pulmonaires liées au vapotage.

Métaux toxiques dans les e-liquides

Au cœur de chaque cigarette électronique se trouve une résistance métallique, chauffant le e-liquide pour produire la vapeur inhalée. Or, les scientifiques ont identifié divers composés dangereux dans la vapeur d’e-cigarette, dont certains sont classés cancérigènes, comme le formaldéhyde ou l’acétaldéhyde. Des recherches antérieures ont montré que des e-liquides réputés inoffensifs pouvaient devenir toxiques une fois portés à haute température.

Catherine Hess, de l’Université de Californie à Berkeley, et son équipe ont analysé du e-liquide provenant de cinq marques d’e-cigarettes jetables. Ces modèles basiques, peu coûteux, séduisent particulièrement les adolescents. Leur enquête a révélé la présence de métaux toxiques : nickel, chrome, manganèse, des éléments naturellement présents dans la croûte terrestre, mais redoutables dans le corps humain.

Le nickel et certaines formes de chrome sont associés au risque de cancer, tandis que le manganèse peut endommager le système nerveux. Les quantités de métaux détectées variaient selon les marques. À ce stade, les chercheurs ont seulement mesuré la concentration dans les e-liquides, sans savoir combien migre dans la vapeur inhalée.

Pour Rahman, qui n’a pas participé à cette étude, il reste à déterminer si les utilisateurs de cigarettes électroniques inhalent effectivement ces composés, et surtout, quelles conséquences une exposition chronique pourrait avoir sur la santé.

Ces résultats sont parus en janvier dans la revue Environmental Research.

Un autre volet inquiétant : la présence de benzène, un cancérigène avéré, dans la vapeur d’e-cigarette. James Pankow et son équipe, à l’université d’État de Portland (Oregon), ont découvert que certaines e-cigarettes, notamment les modèles à forte puissance, produisaient des concentrations de benzène bien supérieures à celles de l’air ambiant. Même si ces niveaux restent inférieurs à ceux de la fumée de cigarette, Pankow alerte : il n’y a pas de seuil anodin lorsqu’il s’agit d’un polluant cancérigène.

« Il faut impérativement éviter les puissances élevées si votre appareil le permet », recommande-t-il. Ces conclusions ont été publiées le 8 mars dans la revue PLOS ONE.

Préoccupations concernant l’égouttement

Les e-cigarettes de nouvelle génération offrent la possibilité de personnaliser les arômes et la puissance de chauffe. La plupart des utilisateurs choisissent des liquides nicotinés. Mais pour intensifier le « hit », certains retirent le capuchon de leur cigarette électronique et déposent le liquide directement sur la résistance à l’aide d’une pipette : une technique appelée « goutte à goutte ».

Cette méthode consiste à verser quelques gouttes d’e-liquide directement sur la bobine chaude, produisant une vapeur dense et une sensation en gorge accentuée. Mais ce mode d’utilisation fait grimper la température du liquide, augmentant le risque de formation de composés toxiques. Plus la chaleur augmente, plus la transformation chimique du liquide devient préoccupante.

Certains passionnés de vape, adeptes des « clouds » (épais nuages de vapeur), ont popularisé cette technique. Suchitra Krishnan-Sarin, psychiatre à Yale, observe que la pratique séduit de plus en plus d’adolescents. Son équipe a interrogé 1 080 lycéens du Connecticut ayant déjà vapoté : un sur quatre avait déjà expérimenté le goutte à goutte.

Jamais une étude n’avait encore mesuré la popularité de cette technique chez les jeunes. Les motivations avancées : obtenir une vapeur plus dense, ressentir un goût plus marqué. Les risques, eux, restent largement méconnus.

Krishnan-Sarin s’inquiète : « On redoute une exposition accrue à des agents cancérigènes connus, mais personne ne sait encore précisément quels composés pénètrent dans l’organisme via cette méthode. »

Pour l’heure, la psychiatre l’affirme : rechercher un nuage de vapeur plus spectaculaire ou une saveur plus intense ne justifie pas de s’exposer à l’inconnu. Tant que l’on ignore la nature exacte des substances générées, l’innocuité des e-liquides et de leur vapeur ne peut être garantie.

Le débat sur la cigarette électronique semble loin d’être clos. À mesure que les études s’accumulent, une réalité s’impose : derrière les volutes de vapeur, le brouillard des risques ne se dissipe pas si facilement.