21

Comment le confinement peut façonner la santé mentale des enfants

Les chiffres ne mentent pas : vivre confiné, ce n’est pas la même expérience selon que l’on partage 100 m² ou que l’on s’entasse à cinq dans un studio. Les conséquences psychologiques du confinement, et plus particulièrement sur la santé mentale des enfants, sont bien réelles, mais souvent survolées ou caricaturées dans les médias. Les analyses récentes, relayées par une presse parfois alarmiste, laissent penser que l’ombre du stress post-traumatique plane sur chaque foyer. Pourtant, la réalité est, comme souvent, bien plus complexe.

À la fin du mois de mars, l’Académie nationale de médecine alerte sur les risques psychologiques d’un enfermement prolongé. Peur de tomber malade ou de perdre un proche, sentiment d’isolement, disparition des repères sociaux, et suspension ou perte d’activité professionnelle : le cocktail est explosif, et peut déboucher sur des troubles sévères. Pourtant, une enquête Odoxa-CGI pour France Info et France Bleu nuance le tableau : dans la majorité des cas, les Français trouvent des parades, sorties limitées mais régulières, télévision, internet, sport, et ne sombrent pas dans la dépression. Mais ce constat rassurant ne doit pas masquer une fracture sociale profonde. Les chiffres sont sans appel : 50% des femmes se disent anxieuses, contre 36% des hommes ; chez les parents, 32% estiment leurs enfants nerveux, mais ce taux grimpe à 58% dans les familles vivant dans moins de 30 m², et à 70% dans les quartiers défavorisés.

Une étude anglaise tire la sonnette d’alarme sur la quarantaine

Il y a une différence de taille entre choisir l’enfermement, comme un sous-marinier ou un astronaute, et le subir sans en connaître la durée. Ce point, souligné par un ancien sous-marinier interrogé par France Bleu, change tout sur le plan psychologique. Mais peut-on vraiment parler de traumatisme profond, comme le laissent entendre certains articles relayant une étude publiée dans The Lancet ? Beaucoup se sont focalisés sur la notion de « stress post-traumatique », terme réservé en général à des événements d’une violence extrême. Or, les auteurs de l’étude, eux, se montrent bien plus prudents. Leur objectif : inciter les autorités à rendre la quarantaine aussi supportable que possible, sans paniquer inutilement la population en annonçant des séquelles généralisées.

Le traumatisme psychique, de quoi parle-t-on vraiment ?

Le mot « trauma » vient du grec et signifie tout simplement blessure. Après un choc psychologique, les symptômes n’arrivent pas toujours tout de suite : pensées obsédantes, cauchemars, culpabilité, impuissance… Ces cicatrices invisibles peuvent s’installer durablement. On parle alors de tristesse persistante, d’épuisement, de crises d’angoisse, de troubles psychosomatiques (ulcère, hypertension) et, dans les cas les plus graves, d’idées noires. Une réalité très éloignée de l’inconfort passager ressenti par la majorité des personnes confinées.

Source : Le trauma psychique, par François Lebigot (PDF)

Des effets psychologiques parfois exagérés

L’ennui, la frustration, la sensation d’isolement, la privation de contacts physiques et sociaux, le manque de liberté de mouvement… tout cela peut peser lourd. Mais faut-il vraiment s’attendre à une vague de détresse comparable à celle provoquée par une catastrophe ? Le psychiatre Wissam El-Hage, professeur à l’université de Tours et spécialiste du stress post-traumatique, tempère dans le magazine Ubek & Rika : « On sur-pathologise largement le confinement. » Voilà qui remet les choses en perspective.

Il reste indispensable de ne pas transposer hâtivement les résultats d’une étude à une autre réalité. Les chercheurs de l’université de Nantes, qui pilotent l’enquête « Psychologie COVID-19 », rappellent que tout dépend du contexte de chacun. Prenons deux cas concrets. Une personne âgée, peu mobile, dont la vie sociale se limitait déjà à quelques sorties hebdomadaires, ne verra pas son quotidien radicalement bouleversé par le confinement. À l’inverse, une famille très active, soudain confrontée à des risques sanitaires et à une rupture brutale de ses habitudes, peut se retrouver en difficulté. Dès que la vie d’avant et la vie d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir, le risque de détresse psychologique augmente. Mais prétendre que tout le monde sera touché n’a pas de sens, insistent ces chercheurs.

Wissam El-Hage partage ce point de vue : il met en garde contre la tentation de tout ramener à la maladie mentale. Selon lui, les difficultés financières ou familiales pèsent souvent plus lourd que l’enfermement lui-même. Oui, la quarantaine peut aggraver des troubles déjà existants, provoquer de l’anxiété ou, dans certains cas, une dépression. Mais brandir le spectre du stress post-traumatique pour tous est non seulement inexact, mais contreproductif. Inutile d’ajouter de l’angoisse à l’angoisse.

Appel à la raison du professeur Wissam El-Hage (Vidéo), Durée : 3 min 50

Un vécu du confinement très variable selon les familles

Il ne s’agit pas de nier les difficultés psychologiques qui surgissent quand la peur s’ajoute à la perte de repères. Beaucoup se sentent déstabilisés : isolement, disparition des routines, perte d’autonomie. Certains vivent cette période comme une épreuve insurmontable, d’autres la voient comme un acte solidaire, nécessaire pour protéger des vies. Ceux qui traversent le confinement dans un foyer uni, recréant des rituels, s’en sortent mieux. Mais pour d’autres, la promiscuité met à rude épreuve des couples fragiles, fait exploser les tensions, ou plonge dans la solitude ceux qui vivent seuls. Et pour les plus vulnérables, la violence domestique devient un piège dont il est difficile de s’échapper. Parfois, au lieu d’alléger la charge mentale, cette période vient amplifier les conflits internes, créant un huis clos anxiogène où tristesse, colère et angoisse se mêlent.

La psychologue Cédrine Jarlier, qui consulte à distance, constate que la majorité de ses patients ne l’appellent pas pour parler de l’épidémie. Comme d’autres professionnels, elle réfute l’idée d’un stress post-traumatique généralisé, à l’exception de cas très particuliers. Mais elle pointe un autre danger : là où les relations familiales ou conjugales étaient déjà fragiles, le confinement joue le rôle de révélateur. Rivalités, irritabilité, agressivité, surtout quand il est difficile de s’isoler ne serait-ce que quelques minutes, sont des signaux à surveiller, particulièrement dans les familles avec de jeunes enfants.

Pour Cédrine Jarlier, il existe pourtant des aspects positifs : partager du temps en famille, retrouver une forme de proximité. À condition d’aménager des moments d’intimité pour chacun. Accepter la cohabitation, c’est aussi apprendre à se ménager un espace à soi, même symbolique. De cette gestion collective dépend la capacité à traverser l’épreuve sans trop de dégâts.

Interview à distance de Cédrine Jarlier (Audio), Durée : 15 min 30

Pour approfondir le sujet :

  • Professionnels de santé face à la pandémie de Covid-19 : le professeur Wissam El-Hage pilote une enquête menée par une équipe Inserm (U1253) à Tours, destinée aux professionnels de santé confrontés à la crise. Infirmières, médecins, soignants : ce questionnaire de 15 minutes vise à mieux comprendre l’impact émotionnel de la pandémie et à identifier les stratégies de gestion du stress. Lien vers l’enquête : [Sondage] Les professionnels de la santé devant la pandémie Covid-19
  • Étude de psychologie en ligne sur le confinement : l’université de Nantes invite chacun à participer à une enquête ouverte à tous, pour mieux cerner les effets du confinement sur le comportement et les émotions à moyen terme. Ce questionnaire d’un quart d’heure offre un éclairage précieux sur les ressentis individuels face à la crise sanitaire. Accès : [DEMANDE] Étude de psychologie en ligne sur COVID-19

Dans cette période inédite, chaque famille, chaque enfant traverse sa propre tempête, parfois minime, parfois violente. Mais une chose est sûre : la façon dont nous aménageons nos espaces, nos relations, et notre quotidien, pèsera longtemps dans la balance de la santé mentale. Quand la porte se rouvrira, qui saura dire ce qui aura vraiment changé ?

Crédits

Vidéo et audio : Ethnomedia/JCM pour Apivia Prévention
Photo de couverture : Adobe Stock

Spécial Covid-19