Bien choisir le dosage de nicotine pour son e-liquide
Le rat a cri quand j’ai forcé une autre goutte d’e-liquide Halo American Red dans sa bouche.
« 3 milligrammes, et toujours en vie », j’ai signalé grimace à mon assistant de labo fumant…
Moi avec mon assistant de labo fumant. Pas vraiment !
Bien que strictement parlant, vous auriez besoin d’expériences pour voir combien d’e-liquide il faudrait pour tuer, ce n’est pas vraiment nous, donc nous allons devoir compter sur une enquête de la science.
Mais d’abord, une histoire…
Le comte belge Hippolyte Visart de Bocarmé a peut-être eu le temps de réfléchir sur l’efficacité de la nicotine comme poison.
Quelques mois plus tôt, son frère Gustave avait accepté une invitation à dîner chez lui. Rien d’extraordinaire, jusqu’à ce que le comte, sans sommation, le saisisse à la gorge.
Il s’est débattu, tentant de repousser la poigne de fer de son frère, mais déjà affaibli par la maladie, Gustave n’a pas pu résister. Sa belle-sœur lui a versé un liquide distillé à partir de deux fioles de nicotine, une substance déjà testée sur les animaux domestiques de la maison.
Les témoins avaient été soigneusement écartés. Une femme de chambre, cependant, a affirmé avoir entendu des hurlements. Accourant, elle a croisé le comte qui quittait précipitamment la pièce. Cette affaire a marqué l’émergence de la détection de la nicotine en médecine légale, offrant une illustration saisissante de la toxicité de la nicotine pure.
Combien de nicotine faut-il pour te tuer ?
L’histoire du comte le montre : la nicotine n’est pas une substance à prendre à la légère. En trop grande quantité, elle peut s’avérer fatale.
Mais à partir de quelle dose la menace devient-elle réelle ?
Les recommandations officielles avancent souvent qu’entre 30 et 60 mg, ou 0,8 mg par kilo de poids corporel, pourraient suffire à tuer un adulte. C’est ce qui alimente la légende selon laquelle cinq cigarettes avalées suffiraient à mettre un terme à vos jours.
Pour mieux comprendre, il faut savoir que 3,3 mg de nicotine par kilo tuent une souris, alors qu’il en faut plus de 50 mg par kilo pour un rat.

Les souris ne sont pas le modèle idéal pour l’humain, mais l’écart reste frappant.
Une cigarette contient environ 10 mg de nicotine. D’après les seuils évoqués, avaler quatre ou cinq cigarettes aurait une chance sur deux de s’avérer mortel. Cela dit, en fumant, vous absorbez bien moins qu’en avalant, à peine 1 à 1,5 mg par cigarette.
Des cas de tentatives de suicide, parfois avec des doses très élevées de nicotine, se sont soldés par la survie des personnes concernées, souvent aidées par des vomissements. Dans un cas extrême, un individu a survécu à l’ingestion de 4 000 mg de nicotine pure, soit plus de 60 fois la dose létale couramment admise.
Ces contradictions flagrantes ont poussé des scientifiques à creuser la question…
Animaux de compagnie et Vaping : Quel est le risque ?
Hé ! Voyons si la nicotine est dangereuse en la testant sur nous-mêmes…

Les seuils actuels reposent en partie sur des expériences menées il y a plus de 150 ans, au cours desquelles deux chercheurs, Dworzack et Heinrich, se sont administré 1 à 4 mg de nicotine pour observer les effets. Rapidement, ils ont ressenti :
- Maux de tête, vertiges, engourdissement
- Vision et audition troubles, sensibilité accrue à la lumière
- Anxiété, bouche sèche, sensation de froid dans les membres
- Ructus, flatulences, nausées, vomissements, douleurs rectales
- Respiration accélérée et difficile, pouls irrégulier
- Après 45 minutes, perte de conscience
- L’un d’eux a subi des convulsions musculaires pendant deux heures
- Épuisement et somnolence persistants pendant trois jours
Ce tableau paraît franchement surréaliste.
Absorber 1 à 4 mg de nicotine, c’est l’équivalent de fumer quelques cigarettes rapidement. Les effets devraient se limiter à une légère nausée, pas à des syncopes et convulsions. Soit ils ont mal dosé, soit ils ont grossi le trait.
Leurs conclusions auraient pu tomber dans l’oubli si Rudolf Kobert, toxicologue allemand réputé, ne les avait reprises dans un manuel de référence. Selon lui :
« La dose létale de nicotine pure reste difficile à fixer, mais selon les symptômes sévères rapportés par plusieurs expérimentateurs avec 0,002 à 0,004 g, elle ne dépasserait sûrement pas 0,06 g. »
Étrangement, Kobert a omis de mentionner un autre chercheur, Reid, qui avait ingéré 7 mg de nicotine sans ressentir de symptômes notables.
Pour le toxicologue Bernd Mayer, ces expériences du XIXe siècle sont à l’origine des alertes modernes sur la nicotine. Jusqu’à ce qu’il enquête sur ces « références circulaires et souvent trompeuses », personne ne s’était vraiment soucié de la source. Pourtant, elles ont fait école…
Alors, quelle est la vraie limite

Des publications plus récentes montrent qu’une injection intraveineuse de 5 mg de nicotine (équivalant à 25 mg avalés) n’entraîne que des nausées et de la toux, rien de plus.
L’analyse post mortem de personnes décédées d’un empoisonnement à la nicotine suggère que la dose létale serait jusqu’à vingt fois plus élevée que la fameuse limite des 6 mg. (La nicotine se décompose vite après la mort, donc le chiffre réel pourrait être supérieur.)
Source : Bernd Mayer : Combien de nicotine tue un humain ? Retraçant la dose létale généralement acceptée à des auto-expériences douteuses au XIXe siècle
Lors d’une conférence à l’eCIGarettesummit 2013, Jacques Le Houezec a rappelé que les décès liés à l’empoisonnement à la nicotine sont très rares, même chez les enfants. (Mise à jour : Jacques en parle plus en détail ici.)
Sur dix cas d’enfants intoxiqués à la nicotine, aucun décès n’a été recensé.
Dans 51 situations d’ingestion de cigarettes ou de gomme chez des enfants de 5 mois à 9 ans, toujours aucun décès.
Aux États-Unis, le rapport 2015 (p.147) de l’American Association of Poison Control Centers recense 3 613 appels liés au e-liquide ou à la cigarette électronique, mais seulement cinq cas ont eu des conséquences graves.
Dans 103 cas, les effets ont été modérément sévères. Mais au final, dans 97 % des situations, il n’y a eu aucune suite ou seulement des effets mineurs. Aucun mort n’a été signalé.
« La nicotine n’est pas aussi dangereuse qu’on l’a longtemps affirmé », résume le Dr Jacques Le Houezec, qui estime qu’une dose létale prudente serait au moins vingt fois supérieure au seuil actuel de 6 mg.

Il précise aussi qu’après deux ans d’exposition à la nicotine, vingt heures par jour, le seul effet observé chez les rats de laboratoire était une perte de poids.
Attention : Il s’agit d’une estimation très supérieure à la dose létale couramment admise, et elle ne repose évidemment pas sur un essai clinique. Manipulez la nicotine avec la plus grande prudence.
Source : Sommet sur les cigarettes E, Dr Jacques Le Houezec
Combien d’e-liquide faudrait-il vapoter pour risquer sa vie ?

Pharmacologue Gwyn Vapant dans le laboratoire. Impossible de donner un chiffre précis.
Comme l’a fait remarquer Gwyn Taylor, pharmacienne de référence, on ne peut pas distribuer des doses mortelles de nicotine à cent personnes pour établir une moyenne. Et inutile de proposer ce genre d’essai à un comité d’éthique.
(Petite précision pour les scénaristes de polars : pour éliminer un fumeur ou un vapoteur, il faudrait bien plus de nicotine que pour quelqu’un qui n’en consomme jamais. Leur tolérance est nettement plus élevée.)
Pour rester prudent, prenons les limites actuelles, même si elles sont exagérées.
On l’a vu : selon les alertes en vigueur, la nicotine contenue dans cinq cigarettes pourrait tuer un adulte. Mais lors du tabagisme, seulement 1 à 1,5 mg est absorbé par cigarette. Il faudrait donc fumer entre 20 et 60 cigarettes (voire 1 200 selon Jacques Le Houezec) pour atteindre le seuil mortel.
Lorsqu’on vape, la nicotine absorbée est légèrement inférieure à celle d’une cigarette. Il faudrait donc vapoter davantage, et rapidement, pour atteindre des quantités dangereuses.
La nicotine a une demi-vie de deux heures : la moitié de la dose absorbée est éliminée au bout de ce délai. Autrement dit, même après avoir fumé un paquet ou vapoté quelques millilitres de e-liquide, la majeure partie de la nicotine a déjà été métabolisée et éliminée.
Et cette demi-vie s’illustre parfaitement chez certains chamans…
Chamans, monde des esprits et demi-vie de la nicotine

Les cabanes de cérémonie étaient envahies par la fumée de tabac, les yeux des participants piquaient, l’atmosphère était lourde.
Au centre, un chaman, pipe en main, enchaînait les bouffées jusqu’à s’effondrer, apparemment inanimé.
Aux yeux de l’assistance, il paraissait mort, mais son esprit, lui, s’aventurait dans l’au-delà.
Ce n’est que le lendemain, après des heures de récupération, qu’il reprenait conscience, indemne.
Comme l’a expliqué Jacques Le Houezec, ces chamans consommaient des quantités massives de nicotine, jusqu’à perdre connaissance, mais grâce à la rapidité d’élimination de la substance, ils revenaient à la vie sans séquelle visible. D’où l’aura de mystère qui entoure ces rituels.
(Pour creuser le sujet, voir Shamanisme et Tabac.)
Deux autres raisons pour lesquelles le vapotage ne vous tuera pas

Steve teste nos hypothèses en essayant de vapoter une grande cuve de liquide nicotine… Même si on parvenait à dépasser tous ces obstacles, le risque reste infime.
- Premier frein : la nausée. Fumeurs et vapoteurs arrêtent généralement dès que les premiers signes de malaise apparaissent.
- Deuxième frein : l’auto-régulation. Les scientifiques ont observé que les consommateurs de nicotine adaptent naturellement leur consommation à leurs besoins, c’est le phénomène d’auto-titration.
La nicotine est une substance ambivalente : à faible dose, elle stimule, à dose plus élevée, elle détend. Les utilisateurs savent intuitivement s’arrêter au bon moment.
Un exemple partagé par Jacques Le Houezec : lorsqu’un fumeur utilise des patchs de nicotine, il continue parfois à fumer, mais il réduit instinctivement sa consommation de cigarettes pour éviter un surdosage.
E-liquide à boire

Boire un flacon de e-liquide s’avère une très mauvaise idée…
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la dose indiquée sur la bouteille (par exemple 24 mg/ml) s’applique à chaque millilitre. Un flacon de 15 ml à 24 mg/ml contient donc 360 mg de nicotine, une quantité théoriquement mortelle selon les anciens seuils, mais probablement insuffisante selon les estimations récentes.
Les enfants sont beaucoup plus vulnérables, leur faible poids les expose à des risques accrus. Il est donc impératif de stocker ses e-liquides hors de leur portée et d’utiliser des bouchons sécurisés.
(Expérience personnelle oblige : cela se complique sérieusement quand ils apprennent à grimper partout…)
Mise à jour : Depuis la rédaction de cet article, la teneur maximale en nicotine autorisée est de 2 %, et la taille des flacons est limitée à 10 ml. Ce changement vise à rassurer ceux qui s’inquiètent encore des risques d’intoxication chez les plus jeunes.
Et si on renverse du e-liquide sur la peau ?

Deux jardiniers, désireux de protéger un pêcher, ont badigeonné l’arbre avec une solution de nicotine à 2,7 %. Résultat : ils se sont éclaboussés le visage, les mains et les avant-bras.
Conséquence : une intoxication modérée, probablement liée à la durée et à la quantité d’exposition.
La peau offre une barrière assez efficace à la nicotine, mais plus l’exposition se prolonge, plus il devient urgent de nettoyer rapidement.
Une étude menée directement avec du e-liquide a permis de mesurer cette absorption : avec un e-liquide à 8 mg/ml, chaque centimètre carré de peau exposée absorbe environ 0,005 mg de nicotine par heure.
Si vous renversez du e-liquide sur toute la paume de la main, la quantité absorbée ne dépasserait pas 0,5 mg par heure. Avec un e-liquide plus dosé, l’absorption serait un peu plus forte, mais resterait modérée.
Tout porte à croire qu’il faudrait un contact prolongé et une grande quantité d’e-liquide pour atteindre un niveau dangereux. Morale de l’histoire : évitez de repeindre vos arbres fruitiers avec du e-liquide…
Nicotine, Ce n’est pas tout mauvais
Peu importe où se situe la véritable dose létale, la nicotine mérite d’être manipulée avec prudence. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’une menace.
En réalité, le risque d’intoxication par le e-liquide reste très faible, surtout au regard des bénéfices liés à la substitution du tabac par une source de nicotine bien moins nocive.
Pour approfondir, voir « la nicotine dans les cigarettes électroniques : 10 faits à connaître ».
Enfin…
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