Antifascisti : de la résistance italienne aux manifestations d’aujourd’hui
À Milan, chaque 25 avril, des cortèges partent de Piazzale Loreto vers le centre-ville. Les drapeaux portent le mot « antifascisti », scandé en italien, repris sur des banderoles en tissu ou collé sur des autocollants dans toute l’Europe. Ce mot ne désigne pas un courant politique unifié. Il renvoie à une pratique de terrain, née dans la résistance armée italienne, et qui s’adapte depuis aux contextes locaux de chaque époque.
Contrôles aux frontières et antifascisme transnational
On associe souvent le mouvement antifasciste à des scènes de rue, des cortèges, des affrontements urbains. La réalité récente montre un autre front, moins visible : les frontières physiques entre pays européens.
Lors de sommets internationaux comme le G7 à Genève, des militants antifascistes italiens et d’autres pays ont été bloqués aux points de passage suisses. Ces blocages sont documentés par la presse francophone et reflètent un durcissement des dispositifs sécuritaires qui ne ciblent plus seulement les hooligans ou les groupes violents, mais aussi des collectifs déclarés.

En Suisse, le parlement bernois a porté un projet visant à interdire les groupements antifascistes, les assimilant à des organisations menaçant l’ordre public. La criminalisation de l’antifascisme gagne du terrain en Europe, y compris dans des pays à tradition démocratique forte.
Pour les réseaux antifascistes italiens, cette dimension transnationale change la donne. Les mobilisations ne se limitent plus à Rome, Milan ou Naples. Elles se heurtent à des murs administratifs bien avant d’atteindre le lieu de la manifestation.
Résistance italienne : les racines concrètes du mot antifascisti
Le terme « antifascisti » prend racine dans l’Italie de Mussolini. Les partisans qui ont combattu le régime fasciste entre les années 1920 et la Libération ne formaient pas un bloc homogène.
- Des communistes organisés en cellules clandestines, rattachés au Parti communiste italien, menaient des opérations de sabotage et de propagande dans le nord industriel.
- Des socialistes, des républicains et des catholiques participaient à la résistance armée avec des motivations distinctes, parfois contradictoires sur le plan politique.
- Des civils sans affiliation partisane cachaient des réfugiés, transmettaient des informations ou refusaient de collaborer, au risque de représailles immédiates.
La résistance italienne n’a jamais été un mouvement unique, mais une constellation d’actions locales coordonnées de manière inégale. Cette diversité explique pourquoi le mot « antifascisti » a survécu aux décennies suivantes : il ne désigne pas une idéologie, mais un refus partagé.
Un exemple concret de cette mémoire vivante : la pastasciutta antifascista de Casa Cervi, un repas collectif organisé chaque année en hommage à la famille Cervi, dont sept frères furent fusillés par les fascistes. Cette tradition culinaire et politique, documentée par des structures culturelles italiennes, sert de point de ralliement mémoriel.
Antifascisme en France et en Allemagne : des contextes politiques différents
En France, l’antifascisme s’articule autour de dates et de figures précises. Le souvenir de Clément Méric, tué par des militants d’extrême droite, donne lieu à des rassemblements réguliers. À Nîmes, Besançon ou Paris, des collectifs organisent des hommages qui mêlent mémoire et revendication politique.
L’antifascisme français se construit souvent en réaction à des événements violents, ce qui lui donne une dimension émotionnelle forte mais une structure organisationnelle plus fragile que son équivalent italien.
En Allemagne, la question se pose différemment. Le ralliement d’une partie de la droite allemande à des positions d’extrême droite a relancé les mobilisations antifascistes dans un pays où la mémoire du nazisme structure profondément le débat public. Les historiens spécialistes de ces questions subissent eux-mêmes des pressions. Mark Bray, universitaire américain reconnu pour ses travaux sur l’antifascisme, a été contraint de quitter les États-Unis après des menaces de mort liées à des influenceurs trumpistes.

Ce cas illustre un phénomène récent : les savoirs académiques sur l’antifascisme deviennent eux-mêmes des cibles politiques. La production de connaissance sur le sujet n’est plus neutre, elle expose ceux qui la portent.
Grèves et syndicats de la base en Italie : l’antifascisme au travail
L’antifascisme italien ne se limite pas aux cortèges mémoriels. En Italie, les syndicats de la base (sindacati di base) ont organisé plusieurs grèves nationales ces dernières années, contre l’austérité budgétaire et les politiques de réarmement du gouvernement Meloni.
Ces grèves ont touché les transports, les ports, la logistique, la santé, l’éducation et l’administration publique, dans des villes comme Turin, Milan, Bergame, Bologne, Florence, Rome et Naples. Les grandes confédérations syndicales traditionnelles (CGIL, UIL, CISL) n’y ont pas participé.
L’antifascisme opérationnel italien passe aujourd’hui par le syndicalisme de base, pas par les appareils historiques. Ce décalage entre la base et les directions syndicales traditionnelles reflète une fracture qui dépasse la question antifasciste : elle touche la représentation même des travailleurs.
La grève du 29 mai, lancée contre l’austérité et le soutien militaire à des conflits extérieurs, s’inscrit dans un cycle commencé avec les mobilisations contre le génocide à Gaza, puis contre le budget Manovra 2026. On voit ici comment le mot « antifascisti » s’élargit : il ne désigne plus seulement l’opposition à un régime autoritaire intérieur, mais une posture de refus face aux politiques de guerre et d’austérité.
Antifascisme et luttes LGBTQIA+ : une convergence récente
Des mobilisations récentes montrent une articulation entre antifascisme et luttes LGBTQIA+. Cette convergence n’est pas seulement symbolique. Elle repose sur un constat partagé : les violences politiques visent de manière croisée les minorités et les militants antifascistes.
En Italie comme en France, des collectifs d’extrême droite ciblent simultanément les rassemblements de fierté et les cortèges antifascistes. L’antifascisme contemporain intègre la défense des minorités comme terrain de lutte concret, pas comme un ajout cosmétique à un programme politique.
Les retours varient sur ce point selon les contextes locaux : dans certaines villes, cette convergence est ancienne et naturelle, dans d’autres, elle reste source de tensions internes au mouvement.
Le mot « antifascisti », né dans les maquis italiens contre Mussolini, désigne aujourd’hui un réseau de pratiques hétérogènes. Des cortèges de Milan aux grèves des syndacati di base, des blocages aux frontières suisses aux hommages à Clément Méric en France, la constante reste la même : une opposition organisée, locale, souvent précaire, qui se recompose à chaque nouvelle menace politique identifiée.